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Colloque « L’eau autour du château » du 17 au 19 octobre 2014 : Compte-rendu

Programme

  • Introduction
  • L’eau de la nécessité : les viviers et les étangs à poissons
    • Eau pure et eau de culture
    • L’association du château à l’étang et au vivier
    • Le moulin hydraulique
  • L’hydraulique de la guerre : défense et inondations volontaires
    • Douves et fossés, barrages et écluses : retenir les eaux
    • Les inondations volontaires
    • Les châteaux et l’eau-frontière : un moyen naturel de limiter le franchissement
  • L’expertise hydraulique : main d’œuvre et techniques
    • L’assèchement des marais, le terrassement, l’aménagement
    • L’acheminement de l’eau : la création des aqueducs et la mise en place des canalisations
    • Techniques
  • Conclusion

 

Introduction

« Nous avions peur de nous répéter par rapport à l’année dernière, nous ne pensions pas qu’un sujet sur l’eau pouvait nourrir autant de communications différentes » explique Hervé MOUILLEBOUCHE en aparté lors d’une pause-café du colloque « l’eau autour des châteaux » qui  rassemble cette année encore plus d’une centaine de personnes au château de Bellecroix, à Chagny (Saône-et-Loire 71). Cet événement constitue le second volet d’un diptyque – L’eau et les châteaux – dont le premier, « l’eau dans les châteaux », s’est tenu en 2013, et a déjà fait l’objet d’un premier compte-rendu. Ce nouveau thème s’inscrit dans les perspectives du Grenelle de l’environnement qui prévoit un plan national pour la restauration des cours d’eau et leur continuité écologique. La décision gouvernementale de restaurer les cours d’eau impliquerait – et implique déjà – de faire sauter près de soixante-mille barrages et écluses, quitte à noyer des moulins qui n’auraient soi-disant plus d’utilité avérée. Face à ce « conflit entre les grenouilles et les hommes, ce colloque est un peu un pavé dans la mare » réagit Hervé Mouillebouche, non sans humour.

Face à un sujet d’apparence si restreint, les communications ont pourtant rivalisé d’inventivité et de découvertes parfois surprenantes, rendant caduques les craintes des organisateurs. L’eau dans le château, c’est la nécessité, le défensif, l’ostentatoire, c’est parvenir à rendre habitable un lieu qui ne l’est pas toujours naturellement. « Sans eau, pas de château ». L’eau autour du château interroge de nouvelles perspectives à première vue moins évidentes, plus « novatrices » selon l’organisateur. La nécessité oui, mais le besoin n’est plus le même : on ne parle plus de l’adduction en eau, des canalisations ou des puits, mais des étangs, des viviers, qui permettent non plus de se fournir en eau, mais en poissons. Dans une perspective défensive, interroger l’hydraulique de la guerre autour du château, c’est opérer un changement d’échelle : dépasser la simple évocation des douves pour comprendre des logiques plus larges, plus complexes et plus spectaculaires.

Pour envisager ces perspectives nouvelles, pas d’exemples sur le Péloponnèse ou la Syrie, un cadre géographique largement plus européen que l’année dernière et un découpage plus chronologique des interventions. De la diversité pourtant, professionnelle notamment avec le concours d’historiens, d’archéologues, d’historiens de l’art, d’architectes, de certains universitaires, d’ouvriers du bâtiment, etc.

L’eau de la nécessité : les viviers et les étangs à poissons

Si l’eau autour du château offre une dimension de nécessité bien différente de celle évoquée l’année dernière, c’est parce qu’il ne s’agit plus seulement d’amener l’eau jusqu’à des citernes pour abreuver des chevaux ou remplir les verres, mais de créer des nappes suffisamment larges pour autoriser l’élevage, la pêche, la culture vivrière. Cette eau est également nécessaire à une industrie dont le lien avec le château peut paraître moins évident : les « usines », ou plus généralement les moulins. Ce colloque a en effet mis en valeur deux points essentiels concernant l’eau et les châteaux : d’une part, le nombre important de châteaux agrémentés d’un étang, voire de viviers, et d’autre part le caractère quasi-consubstantiel du moulin à l’édifice seigneurial.

Eau pure et eau de culture

Rappelons un axiome déjà présent chez Vitruve : toutes les eaux ne sont pas bonnes à boire. Les ingénieurs du Moyen Âge ou de la Renaissance avait conscience de ce problème. C’est ce que René Kill tente de montrer en image, expliquant qu’il existe à l’époque une classification de l’eau. L’eau de pluie ou de source semble être la plus pure, suivie par l’eau des citernes, celle provenant des glaces et de la neige, l’eau chaude, salée ou celle des rivières de montagnes. Pour préserver cette eau essentielle à la vie, le curage des citernes voire des fossés est obligatoire, explique Daniel de Raemy. En cas de guerre ou de nettoyage de ces réservoirs, tous les habitants doivent se munir au préalable d’une grande bassine d’eau pour éviter les pénuries [1].

Cette classification des eaux suppose, de la part des hydrauliciens, un traitement différencié, par exemple par la séparation des canalisations qui alimentent les cultures de celles qui alimentent les moulins. Bruno Morel cite ainsi le ruisseau du Cluzeau, dévié de façon à ne jamais toucher les étangs alentour. À Drée et Bussy-la-Pesale, évoqué par Brigitte Colas, les châteaux sont implantés directement sur le réseau hydrographique, permettant l’alimentation directe des cuisines. À Marly au XVIIe siècle, des canalisations sont créées spécialement pour l’eau potable (Bruno Bentz). C’est au moyen d’un réseau hydraulique complexe, d’un système alambiqué de bondes et de claveaux que l’ingénieur sépare l’eau des hommes de l’eau des bêtes.

Si le traitement différencié des eaux est la norme, l’hypothèse de la moindre qualité des eaux destinées aux animaux doit être relativisée. Dans une communication originale sur l’Inde, Nicolas Morelle explique  que  l’eau des éléphants doit être correcte afin d’éviter que ceux-ci ne tombent  malades. Dans son intervention, Alain Salamagne ajoute que l’eau des viviers et des étangs doit être de qualité pour « éviter que les poissons aient un goût de terre ». Cette indication explique le soin avec lequel les seigneurs pouvaient choisir l’emplacement de leurs châteaux.

L’association du château à l’étang et au vivier

Le lien entre habitat castral et étang est affirmé dès les premières communications du colloque. Gilles Rollier évoque la dimension ostentatoire du château sur motte et dont le pouvoir est exacerbé s’il est implanté à proximité d’un étang. Christian Rémy décrit pour sa part l’étang comme un « écrin » au château. C’est le cas à Montbrun (87) ou Parsac (23), mais aussi au donjon de Crupet (Philippe Bragard), installé au bord d’un étang alimenté par le ruisseau éponyme. Les exemples bretons évoqués par Lucie Jeanneret révèlent quant à eux que si un château n’est pas nécessairement associé à des étangs, ces derniers sont toujours liés à une motte ou un manoir. Au châtel de Brugny (51), l’eau est omniprésente et l’on relève la mention de deux étangs forestiers de quarante et vingt arpents, ainsi que de trois étangs liés à une grange. Tous sont agrandis en 1367 et rattaché à la seigneurie qui en a le contrôle.

Au-delà de la simple ostentation, il y a un enjeu important derrière ces étendues d’eau. Christian Rémy explique ainsi que l’étang est un élément notable de l’environnement économique  seigneurial : dans les textes, ces bassins sont synonymes de pêcherie. Alimentés par les nappes ou par la dérivation de rivières, ces étendues d’eau servent à la pêche. À Combe, nous dit Bruno Morel, il existait de « grands viviers » alimentés par des réseaux hydrauliques spécifiques. Ils accueillent aussi bien les poissons dits nobles tels que les aloses, les anguilles et les brochets, destinés à la table seigneuriale, que des poissons moins nobles, qui nourrissent les domestiques ou les habitants lorsque le château est moins occupé.  Pour décrire ces élevages piscicoles, le pluriel est souvent de mise. Bernard Haquette évoque l’existence de « véritables piscicultures » à Aire-sur-la-Lys (…) avec ses pêcheries comtales, féodales et seigneuriales. Alain Salamagne décrit la dizaine de viviers du château du Quesnoy. Les étangs fonctionnent parfois comme des « carpières foncières », qu’Annie Renoux définit comme des « nurseries », dans lesquelles plusieurs bassins accueillent des poissons d’âges différents.

Le moulin hydraulique

Si la présence d’un château rend ainsi possible l’existence d’une véritable industrie vivrière piscicole, elle implique souvent aussi une activité industrielle d’ordre manufacturier. Il existe toutes sortes de moulins hydrauliques : à tan (Vinay[2]), à chanvre (Bruno Morel), à céréales (Vaudancourt ou Mussy), à garance ou à taillandier (Valenciennes). Certaines interventions ont d’ailleurs mis au jour des moulins aux fonctions particulières, tel le « moulin à fabriquer l’or » évoqué par Alain Salamagne, ou le moulin à « martellos »[3] de Champagne-Mouton (16), décrit par Christian Rémy, qui permet d’entrevoir l’existence d’une véritable industrie métallurgique fonctionnant à l’énergie hydraulique. Toutes ces « usines » sont alimentées par des ruisseaux alentours, des canaux et des systèmes de vannes, comportant souvent une partie immergée pour puiser l’eau dans les meilleures conditions. C’est le cas à Aire-sur-la-Lys (Bernard Haquette), où le moulin à roue comporte une partie noyée en bois de néflier, ainsi qu’à Daoulas, cité par Patrick Kernevez, où le niveau de l’eau est si élevé que le moulin a été placé directement sur le pont.

Patrick Kernevez évoque des moulins d’un genre tout particulier, à savoir les moulins à marées, dont il existe de nombreux spécimens en Bretagne. Ces structures, parfois flottantes, sont citées dans les sources dès le XIIIe siècle au château de l’Isle, étudié par Lucie Janneret. Le rôle économique de ces édifices dépasse souvent le simple besoin de produire de la matière première, puisqu’ils servent souvent de poste de douane et de point de contrôle du passage. En Bretagne toujours, les moulins du Ninian s’échelonnent sur dix kilomètres et il semble exister dès les XVe et XVIe siècle, pour leur usage, un « système d’abonnement » (Lucie Jeanneret).

Le produit de ces taxes peut faire naître des rivalités entre des territoires qui cherchent alors à s’approprier les moulins. Dans ces cas là, ce sont majoritairement les moulins flottants qui deviennent le théâtre des conflits : ils peuvent être désamarrés, voire coulés. Évoquant le moulin flottant de la châtellenie de Pagey, Alain Kersuzan, explique que non seulement les courants emmènent parfois la structure a plus de vingt-cinq kilomètre de son lieu d’attache, mais également que les affrontements entre communautés occasionnent nombre de dégradations. Il faut ajouter à cela que les berges appartiennent à différents seigneurs jusqu’à la mer, et qu’il suffit de détacher un moulin flottant pour qu’il se retrouve aux mains de l’ennemi cinq kilomètres plus bas, restreignant toute possibilité de rapatriement.

L’hydraulique de la guerre : défense et inondations volontaires

Ces considérations amènent à réfléchir à l’eau dans un autre contexte que celui de la subsistance : le contexte de guerre, ou plus généralement de défense. Lors du premier colloque sur l’eau en octobre 2013, les intervenants avaient largement parlé des modes d’alimentation des châteaux de hauteurs, de plaines, en temps de siège ou d’attaques, etc. Les douves avaient d’ailleurs été évoquées dans certains cas. Cette année cependant, ce n’est plus véritablement aux petites canalisations, aux citernes ou aux moyens de conserver de l’eau dans l’enceinte en temps de guerre que les intervenants se sont attachés. Opérant un changement d’échelle, les intervenants ont évoqué deux modalités d’utilisation des eaux en temps de guerre : la défense ou l’attaque. Ces considérations nous amènent à évoquer les trois fonctions de l’hydraulique guerrière : retenir les eaux, les libérer ou les utiliser comme une frontière défensive.

Douves et fossés, barrages et écluses : retenir les eaux

Quelle que soit la position du château au Moyen Âge ou dans les premiers temps de la Renaissance, la douve ou le fossé est un élément récurrent voire, pour le cas de la Bretagne, « systématique » (Lucie Jeanneret). Certains châteaux légèrement en hauteur doivent bénéficier de douves sur les pentes, comme c’est le cas à Etansanne (23) ou au Bazaneix (19), évoqués par Christian Rémy. L’enjeu hydraulique principal dans ces cas d’implantation d’un édifice est de parvenir à aménager des pans d’eau tout en retenant celle-ci. « Pour être un château à la fin du Moyen Âge [explique l’intervenant], il faut ces éléments, au même titre que les mâchicoulis ». Cela induit donc la part active de l’hydraulique dans la constitution de l’arsenal défensif castral [4]. En Inde, cette hydraulique va au-delà d’une simple défense, et permet de prendre la mesure de la puissance d’une dynastie. À Nalburg, cité par Nicolas Morelle, un réseau de trois barrages en mortier de chaux hydrauliques permet de maintenir l’eau sous pression, tout en empêchant l’attaque ou le siège au moyen de quatre tours fichées dans les murs. Les douves, payantes, sont souvent présentées comme des viviers privés, permettant aux seigneurs d’afficher leur pouvoir tout en échappant à la taxe piscicole.

L’eau des douves est acheminée au moyen des ruisseaux attenants, voire grâce à des dérivations ponctuelles des fleuves. À Fagnolles, exemple parmi d’autres, les douves sont alimentées par la dérivation d’un ruisseau. À Estavayer-le-Lac en revanche, l’eau est amenée par des « mynes » en souterrain et sous le contrôle du seigneur. Dans son intervention, Daniel de Raemy explique qu’une des deux bondes présentes dans le fossé permet de libérer l’eau du côté de la ville de manière à nettoyer les rues et notamment les « ruelles à punaises » [5].

Les inondations volontaires

Si une intention hygiéniste préside parfois à la libération des eaux, les inondations volontaires peuvent également constituer un moyen de défense efficace. Au château du Quesnoy, Alain Salamagne évoque une « écluse du secret », sorte d’aqueduc souterrain permettant de manœuvrer à l’abri des assaillants, mais qui autorise aussi, en cas de menace, des chasses violentes pour empêcher l’ennemi d’approcher. Cette défense par l’attaque est à l’œuvre dans de nombreux châteaux du Moyen Âge. Bernard Haquette l’évoque pour le château comtal d’Aire-sur-la-Lys, Yves Roumegoux à Condé sur Escaut ou encore Alain Salamagne à Valenciennes. Le principe, même s’il diffère dans la mise en œuvre et dans son efficacité, est commun à tous ces exemples. Il s’agit d’un ingénieux système d’écluses ou/et de vannes qui permet de maintenir en temps de paix la stabilité du cours des eaux, mais qui rend aussi possible, à l’approche de l’ennemi, d’importants lâchés d’eaux destinés à créer, notamment sur les sites de vaste plaine, des inondations destinées à empêcher les manœuvres adverses. À Valenciennes, en 1525-1532, la ville procède à l’aménagement de deux écluses qui se répondent. Les portes peuvent être fermées et les faubourgs noyés. L’eau peut alors monter jusqu’à quatre mètres cinquante, et l’inondation se répandre sur une distance de près de trois kilomètres. Vingt-cinq jours sont en moyenne nécessaires pour former l’inondation défensive de Valenciennes. À Condé-sur-Escaut en revanche, seuls trois ou quatre jours suffisent pour inonder la plaine. Le réseau hydrographique du site, aujourd’hui considérablement modifié, permettait en effet de recourir à différents cours d’eau pour accélérer l’inondation et aménager ainsi une véritable mer devant le château.

L’inondation empêchant l’approche de l’ennemi, certaines villes pouvaient affréter spécialement des bateaux pour le combat sur l’eau. À Condé-sur-Escaut, les bateaux en provenance de Dunkerque étaient apparemment mis à l’essai sur le grand canal de Versailles. Le recours à ce type de défense n’est tout de même pas privilégié car il cause de très importants dommages, tant aux cultures et aux moulins qu’aux habitations. Le problème se pose aussi de l’assèchement des terres après la retraite de l’ennemi.  Un autre problème est également soulevé par Philippe Bragard et Alain Salamagne : celui de la transmission des techniques à travers le temps. Les ingénieurs ne sont souvent plus capables de comprendre comment procéder à ces inondations, soit parce que leurs propres techniques sont alors trop évoluées, soit parce que la tradition orale ne s’est pas effectuée lors de période de paix trop longues. Vauban y parvient toutefois à Valenciennes en 1692, mais toutes ces difficultés conduisent in fine à l’abandon de cette technique.

Les châteaux et l’eau-frontière : un moyen naturel de limiter le franchissement

Il convient à présent d’évoquer un cas particulier, celui des structures castrales ancrées dans un paysage offrant des frontières défensives aquatiques naturelles. La mer constitue tout à la fois une frontière naturelle et une voie de contact avec le monde. Ainsi s’explique la fréquente implantation des châteaux bretons en bordure littorale. Pour faire face aux raids maritimes explique Patrick Kernevez, la plupart des seigneurs se dotent d’une flotte continuellement présente sur les côtes. Cette défense ne suffit pourtant pas, ce qui conduit parfois les châtelains à construire plus en amont, dans les fonds d’estuaires. Les châteaux restés sur le littoral deviennent alors des promontoires de défenses plus que des lieux d’habitations seigneuriaux, comme c’est le cas pour le fort de la Latte (22). Ces éperons, ajoute Lucie Jeanneret, assurent le passage des bateaux.

Le château promontoire devient ainsi un moyen de contrôle économique et entraîne des possibilités de taxation nombreuses sur toute la région : c’est ce que l’on appelle le droit de bris. Les seigneurs des littoraux ont la possibilité de récupérer certains bateaux et de ne les rendre qu’en échange de taxe ou d’  « assurances maritimes » (Patrick Kernevez). Pour contrôler au mieux les côtes s’érigent des « quiquengrogne » comme à Dinan ou Cesson, voire des châteaux-îles comme sur les îles Concarneau. De la même façon que les châteaux de promontoire, ces tours et ces structures insulaires permette de multiplier les regards sur la mer.

Cette utilisation militaire de l’eau dans le système des châteaux-îles a pu inspirer certains ingénieurs « paysagistes », qui ont cherché à reprendre cette pratique dans un cadre plaisance. Laurent Paya évoque ainsi de façon originale la mise en place de « jardins-îles » dès la Renaissance. C’est un sujet original et précieux dans le cadre de ce colloque puisqu’il permet de montrer là encore tous les détournements et les inventions dont fait l’objet l’eau, féconde de nouveautés et d’ingénieries.

L’expertise hydraulique : main d’oeuvre et techniques

Tous ces procédés de rétention, de libération et d’utilisation des eaux  nécessitent le recours à des techniques complexe. De l’assèchement des marais à la création d’aqueducs, les ingénieurs rivalisent d’adresse et d’inventivité.

L’assèchement des marais, le terrassement, l’aménagement

Des travaux d’aménagement sont souvent nécessaires pour assurer la mise en eau d’un site, d’un château, d’un canal ou d’un étang. Dans le parc de Suscinio évoqué par Lucie Jeanneret, il a fallu assécher tout un marais pour permettre la mise en place d’un étang. De la même façon, à Vannes, l’enceinte antique ne suffisant plus, une extension de la ville est décidée au XIIIe siècle. Pour permettre l’implantation d’étangs et de pêcheries, un marais est également asséché.

Mais, s’il convient souvent d’assécher des terres humides, il convient aussi, dans certains cas, de procéder à la déforestation de zones pour établir aqueducs et canalisations. C’est ce que souligne Alain Kersuzan avec l’exemple du château de Pont d’Ain, situé à la pointe du Revermont (39). Forteresse militaire, il essuie de nombreuses batailles. En 1334, des écuries sont construites ainsi qu’un puits pour permettre des renforts et des hommes d’armes à cheval. C’est à cette période que le château évolue : une chapelle est construite et des aménagements supplémentaires sont initiés pour alimenter le site en eau. Dès le mois de mars 1334 explique l’intervenant, tous les arbres sont essartés pour construire le canal. C’est à un terrassier, Pierre Dubourg, que reviennent la direction de ces travaux. La mention d’un maître terrassier est relativement importante et permet de constater que, dès le XIVe siècle, des ingénieurs étaient spécialement désignés pour procéder à ces aménagements.

L’acheminement de l’eau : la création des aqueducs et la mise en place de canalisations

Une fois les travaux d’aménagements effectués, la difficulté réside dans la mise en place des canalisations et des aqueducs, des écluses ou des barrages destinés à l’approvisionnement castral. La mise en place de canalisations n’est pas une constante. Lorsqu’un château est peu habité, le seigneur s’en dispense bien souvent. C’est ce que souligne René Kill avec l’exemple du château d’Herrenstein. Pour éviter de grands travaux d’aménagements, les rares habitants vont chercher l’eau au pied de la motte où coulent deux sources. Pour acheminer l’eau jusqu’au château se met en place un « chemin des âniers ». Des mules portent dans ce cas des tonnelets ou des cruches, ligaturées par des bandes textiles. En plus des bêtes, des hommes sont généralement embauchés à la journée ou au nombre d’aller-retour effectués, comme ce fut le cas au château de Hohnack dans le Haut Rhin en 1516 (René Kill).

Lorsqu’il est nécessaire de mettre en place un réseau de canalisations, la technique est cependant plus aboutie.  Dans tous ces cas de figures, la présence de l’eau est indispensable dès le début du chantier, ne serait-ce que pour la préparation du mortier. De nombreux plans terriers présentent d’ailleurs des « fosses à mortiers », espaces crée spécialement pour la préparation des matériaux nécessaire à la construction. Gilles Rollier détaille à ce propos certains des aménagements possibles : des conduites de bois en forme de pattes d’oie qui permettent de diriger l’eau dans plusieurs directions, des galeries drainantes etc., autant d’éléments qui permettent une relative souplesse dans l’acheminement de l’eau. Au XVIIe siècle, les techniques sont plus abouties. Bruno Bentz évoque sur ce point les quatre aqueducs de Marly qui ont chacun un rôle propre. L’aqueduc de la Demi-Lune qui détourne les eaux vers les cuisines, celui des Bonnes-eaux, dont le terme est a priori limpide, celui du village qui redirige l’eau non plus vers le château mais vers la ville, et l’aqueduc du Couchant.

De la même façon que pour les canalisations, la mise en place des écluses demande un savoir-faire important. L’eau est alors un vecteur pour transporter ces matériaux même qui vont servir à son futur acheminement. Les hommes chargés de ces travaux portent également des noms spécifiques comme le souligne Victorien Leman, et sont appelés « fouisseurs » ou « foissoiers » selon les textes. Ils semblent être remplacés autour du XVIe siècle par des « dicqueurs », ouvriers qui s’occuperaient plus spécifiquement des digues.

Techniques

Les intervenants de ce colloque ont souvent analysé en détails les  techniques déployées par les ingénieurs du Moyen Âge et de la première Renaissance. Lorsque Gilles Rollier évoque des aqueducs souterrains, il décrit les parois tenues par des entretoises, des planches, et de l’enduit d’argile. À chaque extrémité de la galerie, des pieux permettent de stabiliser les parois. En présentant les châteaux alsaciens, René Kill illustre ses exemples de considérations techniques, indiquant que les tuyaux en bois sont privilégiés par rapport à ceux en céramique, car ils sont moins chers et plus facile à emboîter. Moins cassant que la céramique, le bois présente en outre l’avantage de se gonfler au contact de l’eau assurant ainsi une meilleure étanchéité. Pour empêcher les fuites, les ingénieurs ajoutent toutefois des viroles afin de serrer et de lier les éléments, ainsi que des frètes pour éviter l’éclatement des tuyaux. Nicolas Morelle ajoute qu’en Inde, de nombreux « corbeaux » métalliques permettant de diriger l’eau vers un lieu ou un autre, ont été retrouvés. Lorsque Bruno Morel cite le domaine de la Combe (Creuse), il décrit les différents systèmes de vannes en granit, les aqueducs, les canaux, etc. fait de murs de pierre et d’argile. Certaines vannes, précise-t-il, ont la possibilité de ne s’ouvrir qu’à moitié pour envoyer l’eau dans différentes canalisations, démontrant la maîtrise technique des concepteurs. À Valenciennes, des écluses considérables sont mises en place au moyen de treuils avec des systèmes de roues relativement complexes pour l’époque, permettant de contrôler le niveau de l’eau.

Outre les techniques permettant la mise en place des canalisations, il existe un savoir-faire intéressant et inestimable pour dériver les eaux des ruisseaux et des fleuves vers des points précis. Le cas évoqué par Alain Kersuzan est sans doute le plus éloquent. Au château de Pont d’Ain, la dérivation de la rivière s’effectue au moyen de cages de bois – aujourd’hui il existe une digue en dur. De forme cylindrique, ces grosses cages d’osier appelées « boydons » ou « jaynes » sont constituées d’un enchevêtrement de branches. Installées au milieu du plus gros bras de la rivière, elles sont enfoncées dans l’eau au moyen de gros pieux de bois pour permettre le grossissement du flot, à l’instar d’un barrage. Le trop-plein de ce flot, ne pouvant passer, est dévié vers le canal artificiel. Dévié, le flot devient alors plus régulier (effet Venturi). Ces cages en osier posent évidemment de nombreux problèmes : le bois pourri et la fragilité est certaine, mais la technique et la mise en œuvre méritent d’être soulignées. Cette technique est utilisée à moindre échelle dans certaines piscicultures comme l’évoque Bernard Haquette. C’est ce que l’on appelle la technique du « crébiou ». Des cages en osier sont placées sur les rivières pour la pêche cette fois-ci. Les petits poissons passent entre les mailles de ce filet végétal, tandis que les plus gros restent coincés.

Conclusion

L’eau régit la vie des hommes. Eau de boisson, eau de cuisson, hygiène, toilette, lessive, vaisselle, latrines, travaux de construction, lutte contre le feu, entretien des cultures et des jardins, activités artisanales, agricoles, manufacturières, etc. Parler de l’eau, c’est in fine parler des eaux plurielles, ce qui amène à réfléchir à la place relative que tient l’eau dans chacune de ces activités. L’éclectisme des interventions a mené à des perspectives d’études totalement novatrices et en lien avec des disciplines et des remarques parfois bien éloignées de nos propres autorités, mais non moins passionnantes.

[1]  Notons cependant que la classification de ces eaux est importante pour des châteaux qui sont habités régulièrement et par une population nombreuse. L’eau n’est pas systématique, et si peu de personnes vivent dans le château, de tels moyens ne sont pas mis en oeuvre. La question de la limitation du nombre d’habitants d’un château par la limitation des points d’eau disponible a d’ailleurs été soulevée par René Kill, sans toutefois trouver de réponse immédiate.
[2]  Vinay, Vaudancourt et Mussy sont des châteaux évoqués par Annie Renoux.
[3]  Marteaux à battre le fer
[4]  Il faut toutefois nuancer ce propos car un trou est déjà en soi un obstacle, le remplir d’eau n’est qu’un bonus permettant en outre la culture du poisson s’il n’y a pas d’étangs.
[5]  « Ruelles à punaises » est une appellation locale, dérivée à priori du mot « puant ».

Pour citer cet article

Léa LAUGERY, "Colloque « L’eau autour du château » du 17 au 19 octobre 2014 : Compte-rendu", RIHVAGE, mis en ligne le 20 janvier 2015, consulté le 19 août 2017. URL : https://rihvage.univ-tours.fr/colloque-leau-autour-du-chateau-du-17-au-19-octobre-2014-compte-rendu/.